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L’ÊTRE AIMÉ
Le réalisateur espagnol est en compétition à Cannes pour la première fois avec un film puissant qui aborde la question des rapports de domination masculine à travers l’histoire d’une paternité ratée en séance de rattrapage.
Dans L’Etre aimé, le réalisateur espagnol Rodrigo Sorogoyen met en scène Javier Bardem dans la peau d’un réalisateur qui essaie de renouer avec sa fille qu’il a toujours délaissée, en lui proposant le premier rôle de son nouveau film.
Esteban Martinez (Javier Bardem), réalisateur célèbre installé aux Etats-Unis, rentre au pays pour tourner son nouveau film. Il a choisi Emilia (Victoria Luengo), sa fille, qu’il n’a pas vue depuis treize ans, pour interpréter le rôle principal. En acceptant la proposition de son père, la jeune femme découvre le vrai visage de cet homme dont elle ne connaît que ce qu’on lui a raconté. Cette confrontation, sur le plateau, mais aussi en coulisses, rouvre les blessures du passé pour le père et pour la fille, et provoque des débordements de la part du réalisateur qui mettent en péril la suite du tournage.
Mise en scène audacieuse
Ce nouveau film du réalisateur de Madre (2020) et d’As bestas (2022) aborde la question de la paternité, avec pour cadre le cinéma. Sur le tournage, Emilia est pour Esteban Martinez non seulement l’actrice principale de son film, mais aussi sa fille. Cette proposition appuie l’idée des rapports de pouvoir, qui s’exercent ici à double titre. Ce moment particulier qu’est un tournage, suspendu et coupé du reste du monde, un huis clos, devient une scène où s’expriment de manière exacerbée les sentiments, et où s’exerce la violence des rapports de pouvoir.
La mise en scène, audacieuse, transmet toute la complexité des sentiments qui animent les personnages. La tension liée à cette histoire de trahison et d’abandon paternel est installée dès la première scène, une longue séquence construite en champ contrechamp, avec une caméra très proche des visages, en longue focale, avec en amorce l’un et l’autre. « Je voulais les caméras très loin pour symboliser qu’ils sont très loin l’un de l’autre, pour signifier cette longue absence. Mais une personne très absente peut aussi être très présente pour toi parce que tu y penses tout le temps. Donc c’est pour ça que dans cette scène, je voulais vraiment que le corps de l’un soit présent dans l’image de l’autre », explique Rodrigo Sorogoyen dans un entretien à franceinfo Culture. Le son aussi est concentré sur les échanges entre les deux personnages, comme si le monde autour d’eux, n’existait pas. « Parce que pour elle, il n’y a que lui, dans ce repas, qui compte. Elle s’en fout de toutes les autres choses. Elle ne voit pas le reste », précise le réalisateur.
Avec ce long prologue, une entrée en matière avec un parti pris de mise en scène fort, le réalisateur nous projette en plein dans l’œil du cyclone de cette histoire, dans l’espace et le temps de ce père et de cette fille. Cette scène inaugurale pose les deux personnages de manière organique, donne des clés sur le passé, et permet de mesurer le gouffre qui sépare Emilia, ses blessures, ses rancœurs vis-à-vis de son père, en équilibre instable entre le déni, la gêne, la culpabilité, et un élan d’amour maladroit qu’il tend à sa fille.
Pas de flash-back, ou presque. Les blessures d’enfance d’Emilia, qui a manqué d’un père, sont exprimées au présent. Sa douleur se réveille quand elle aperçoit de loin Esteban, dans la banalité d’une scène du quotidien – un repas partagé avec sa femme et ses deux autres jeunes enfants – capable de faire famille là où il a autrefois failli avec elle et sa mère.
La tension explose plus tard, dans une scène de tournage qui nécessite plusieurs prises, qui commence par un fou rire de l’équipe, et se termine dans une violence psychologique qui va remettre en cause la suite de la fabrication du film. « On avait besoin d’une scène où le monstre qui est en lui, apparaît. Parce qu’on dit au spectateur que c’est un personnage horrible, violent, mais on ne voit pas ça du tout de lui. Il est un génial, gentil avec ses enfants, il rigole avec l’équipe… Donc on a construit le scénario pour ça, pour arriver à ça, à cette scène où il perd le contrôle, la patience, et devient très violent », explique le réalisateur.
Jusqu’où un réalisateur peut-il aller avec ses acteurs, ou encore un père avec sa fille qu’il dit vouloir « aider » ? Le réalisateur joue sur cette double fonction du père et du réalisateur qui ici se confondent. Pour avancer dans son travail, et pour trouver le cœur de sa fille, Esteban n’aura pas d’autre choix que de changer les paradigmes. « Nous voulions parler à travers l’histoire d’un père et de sa fille, des rapports de pouvoir, de hiérarchie, du monde du cinéma, mais aussi de comment les temps changent ; ce qui était accepté de certains comportements n’est plus OK aujourd’hui et c’est très bien ainsi », explique Rodrigo Sorogoyen. « On s’est demandé si dans la réalité, un membre de l’équipe pourrait quitter un tournage, pour cette raison, et finalement on s’est dit que même si ce n’était pas réaliste, c’était une bonne chose de le mettre dans un film, pour montrer que c’est possible, que c’est une option possible », précise le réalisateur.
Javier Bardem et Victoria Luengo dans un duo explosif
Il est donc aussi question ici de cinéma, de fiction, et de la manière dont chacun se raconte une histoire ou la raconte aux autres. « Pour ma coscénariste et pour moi-même, le récit est la pierre angulaire de ce film. Pour le personnage d’Esteban, le réalisateur, le récit, c’est essentiel pour lui, pour son image, pour l’histoire qu’il veut raconter aux ‘êtres aimés’, à sa femme, à ses fils, à sa fille qu’il a abandonnée. Et il y a aussi le récit que se fait Emilia de sa relation avec son père, qui est bien différente. Il n’y a pas de récit commun. Chacun s’est raconté son histoire. Et ça, c’est une dimension clé dans le film », explique Rodrigo Sorogoyen.
La mise en scène, qui passe de la couleur au noir et blanc sans logique évidente entre la fiction et la réalité, exprime la porosité entre ces deux dimensions. Les points de vue des deux protagonistes, dont les histoires faites de projections et de conjectures s’entremêlent dans un enchevêtrement complexe, sont à l’image de cette relation ratée dans le passé, presque impossible à renouer au présent. « Un univers professionnel où l’on doit faire croire à de la fiction était le prétexte parfait pour amener le cinéma dans cette histoire », précise le réalisateur.