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L’ABANDON

Ce long-métrage décortique l’engrenage qui a mené à l’assassinat de cet enseignant par un jeune islamiste radicalisé en 2020. Produit discrètement depuis trois ans, le film a été annoncé par le groupe UGC le soir du verdict du procès en appel, le 4 mars 2026.

 

« Au final, je ne connaissais pas grand-chose des détails de cette histoire avant de commencer mon travail de documentation. Comme beaucoup, je l’avais oubliée, refoulée. Sa violence dépassait les limites de l’imaginable« , raconte Vincent Derenq, réalisateur de L’Abandon, projeté en hors compétition au Festival de Cannes.

 

Dans la mémoire collective, il reste du drame de l’assassinat de Samuel Paty en 2020 un professeur d’histoire-géographie décapité, un mensonge d’adolescente, des caricatures de Charlie Hebdo, une vidéo et un jeune islamiste radicalisé. La fiction tente désormais de recoller ces morceaux pour un public qui se veut le plus large possible : c’est du moins ce qu’entend faire L’Abandon.

 

Basé sur le livre enquête de Stéphane Simon, Les Onze Derniers jours de Samuel Paty (Plon, 2023) avec comme consultante Mickaëlle Paty, la sœur de la victime, L’Abandon se veut une reconstitution au plus proche du réel des événements, jour après jour, qui ont précédé l’attaque terroriste.

 

Samuel Paty présente un cours d’éducation morale et civique (EMC) sur la liberté d’expression, s’appuyant sur trois caricatures publiées par le journal satirique Charlie Hebdo. Il propose aux élèves qui le souhaitent de se couvrir les yeux ou de quitter la salle le temps de leur projection. Le lendemain, il dispense le même cours à une autre classe de quatrième. Bachira, 14 ans, n’assiste pas à cette séance : absente à l’infirmerie, elle est par ailleurs menacée d’exclusion temporaire par l’établissement. Pour échapper à cette sanction, elle ment à ses parents, leur affirmant que le professeur d’histoire-géographie a spécifiquement visé les élèves musulmans et les a contraints à regarder des images du prophète nu.

 

Ce mensonge, celui d’une adolescente qui n’en mesure pas alors les conséquences, va déclencher un engrenage fatal. Le père de Bachira, indigné, relaie l’histoire sur les réseaux sociaux. Les pressions sur l’établissement et sur Samuel Paty se multiplient. La rumeur enfle jusqu’à parvenir à un jeune islamiste radicalisé résidant à Évreux, à 80 kilomètres de Conflans-Sainte-Honorine. L’Abandon ne montre presque jamais son visage : il est un homme en noir, inquiétant. La suite est dramatique : elle a fait la une des journaux et endeuillé la France.

 

Un scénario à l’aide d’un Excel

Les équipes de L’Abandon ont écrit et tourné le film en secret, avant qu’UGC n’annonce sa prochaine sortie, le soir du rendu du procès en appel de l’affaire. Les procédures juridiques – certains sont encore en cours – et l’enquête judiciaire ont nourri les tableaux Excel que Vincent Derenq remplissait méthodiquement pour construire un scénario sur le déroulé presque mathématique des faits. « On s’est rendu compte que le film n’acceptait que des choses brutes et réalistes. Le minimum de fiction que j’avais apporté, on l’a écarté« , raconte-t-il.

 

La démarche, elle, consiste à rendre une forme de justice à chacun des personnages pris dans cet engrenage. Leur rendre un visage, une histoire, des actes. Samuel Paty, pour commencer, est incarné par un Antoine Reinartz dont on a autant que possible mêlé les traits à ceux du professeur. La plupart de ses dialogues et pensées sont issus des échanges de mails et des discussions relatés par son entourage. Antoine Reinartz interprète avec beaucoup d’adresse un homme fragilisé, nerveux, mais sûr de ses valeurs. Un homme qui s’efface peu à peu à mesure que la menace grandit, sans pour autant parvenir à en mesurer l’ampleur.

 

Il y a aussi la jeune Bachira et son père. « On ne doit pas juger ces personnages, on doit les aimer, on doit les défendre, on essaie de les comprendre, même ceux qui n’ont pas le beau rôle dans l’histoire. On essaie toujours de les sauver. » Très convaincante, Emma Boumali – déjà aperçue en élève dans Pas de vagues, aux côtés de François Civil en 2023 – incarne cette jeune fille prise dans un mensonge qui la dépasse. Ce n’est qu’une adolescente : L’Abandon est très clair là-dessus.

 

Ainsi, le film prend surtout le parti de raconter une vie de communauté : celle d’un groupe de jeunes, d’un lycée, de familles, tous dans cette même ville de Conflans-Sainte-Honorine, tous pris dans un engrenage qui s’enclenche malgré eux. Avec plus ou moins de subtilité, il nous fait comprendre qu’il ne s’agit pas d’un, mais de plusieurs abandons : collectifs et individuels, institutionnels et personnels.

 

« J’en ai fait une espèce de bête »

Un seul personnage est coupé de tout cet écosystème. Le film lui refuse un visage et des dialogues. On ne le voit que seul, flou dans une chambre très sombre, faisant défiler sur son smartphone des vidéos alternant entre celles du père de Bachira sur Samuel Paty et des scènes d’exécutions djihadistes. Si tous les personnages du film sont « sauvés » par son récit, ce n’est pas le cas du terroriste. « J’en ai fait une espèce de bête qui arrive avec sa barbarie, on sent un peu ce qu’il pense à travers deux ou trois tweets postés. C’est le genre d’individu qui publie des vidéos de décapitation, voilà le personnage », estime le réalisateur. « En fait, il n’y a rien à raconter sur un personnage comme lui. Le spectateur n’a pas envie de voir ça. »

 

Avec sa caméra en constant mouvement, souvent très proche de ses personnages, L’Abandon crée un récit intime de l’assassinat de Samuel Paty. Il cartographie méthodiquement les événements, ses personnages et leurs travers, sans oublier pour autant que l’on reste dans une fiction, écrite et scénarisée. Une création, quoi qu’on en dise. « Il y a un moment où il faut laisser la vie et le cinéma se libérer de l’histoire vraie. Sinon, ça devient intenable pour tout le monde« , conclut Vincent Derenq.

(Lison Chambe, FranceInfo Culture, publié le 13 mai 2026)

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