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LES RAYONS ET LES OMBRES
C’est l’histoire vraie, dans les années 1940, de Jean et Corinne Luchaire. Lui, journaliste, pacifiste, de gauche, qui collabore avec les nazis ; elle, sa fille, actrice promise à un bel avenir. Une fresque spectaculaire, hantée et terrible, sur les compromissions.
« Plus jamais ça ! ». Lorsque Jean Luchaire, dix ans après la Première Guerre mondiale, prône ses idées pacifistes et l’amitié entre les peuples en compagnie de son ami allemand francophile, Otto Abetz, la petite fille blonde qui les regarde tendrement voit ce que nous voyons tous : des humanistes, des progressistes.
« Je suis innocente, innocente, innocente ! ». En 1938, alors que Corinne Luchaire démarre une carrière au cinéma avec le rôle principal de Prison sans barreaux du réalisateur juif ukrainien Léonide Moguy, et y pousse ce cri qui résonnera longtemps par la suite, les lignes, déjà, ont bougé : Jean, Otto, Corinne et quelques autres refusent de voir l’ombre portée du nazisme et de l’antisémitisme et continuent à vivre, à danser, à faire la fête. À profiter.
Lors de la déclaration de guerre quelques mois plus tard, suivie de l’Armistice signé par Pétain en juin 1940, tandis qu’Otto prend du galon, revêt l’uniforme vert de gris et devient ambassadeur d’Allemagne en France, père et fille se voilent la face, acceptent l’inacceptable. Il dirige un journal grâce aux subsides allemands et au gouvernement de Laval ; elle s’enivre et s’étourdit dans le confort d’une vie de star qui trinque avec l’ennemi, tandis que ses metteurs en scène (Moguy, Pierre Chenal…) s’exilent pour échapper à la mort.
Le neuvième long-métrage de Xavier Giannoli (L’Apparition, Illusions perdues), coécrit avec son complice depuis trois films, Jacques Fieschi (Un cœur en hiver, La Femme la plus riche du monde), est le récit de ce dangereux glissement moral, de 1930 à 1946 chez des gens bien-pensants, qui n’avaient pas vocation à devenir des monstres. Il le réalise avec le panache dont il est capable, déroulant sa reconstitution impeccable dans des décors grandioses, avec des hordes de figurants aux costumes élégants, sans jamais entraver le regard et occulter son propos. Les acteurs sont impressionnants : Jean Dujardin est séduisant et veule en Luchaire, et August Diehl, de plus en plus inquiétant au fil de la transformation d’Abetz. Et puis, il y a la révélation Nastia Golubeva Carax, opaque et lumineuse, désinvolte et émouvante en Corinne, cette étoile filante du cinéma français qui laissa de grands films (dont Le Dernier Tournant, première adaptation du Facteur sonne toujours deux fois de James Mc Cain avant que Luchino Visconti, Tay Garnett, puis Bob Rafelson ne s’en emparent) et passa à côté de sa carrière, de sa vie et de la possibilité d’être juste dans un monde qui oubliait de l’être.
La force de ce film foisonnant, c’est l’intelligence limpide avec laquelle il narre cette page sombre de notre histoire où se croisent les intellectuels, la presse et le cinéma de l’époque. Et c’est d’autant plus troublant que les échos avec la nôtre sont constants (on frémit en entendant des jeux de mots antisémites, on blémit lorsque Jean évoque la « collaboration sincère »…).
Le film débute en 1946, alors que Jean Luchaire vient d’être fusillé au fort de Châtillon et que Corinne, frappée de dix ans d’indignité nationale, vit seule avec sa fille née d’une liaison avec un officier allemand. Elle essuie les coups et les crachats des Résistants, qui la reconnaissent malgré ses cheveux ternes et son visage gris, où toute lumière s’est éteinte.
On connaît la fin. Mais quel est le début ? « Je voudrais raconter comment on en est arrivé là », dit-elle en voix off, ouvrant la voie à des flash-back où la moralité de chacun perd peu à peu le combat pour laisser gagner l’indignité, la lâcheté, l’horreur.
Les Rayons et les Ombres… Le titre est de Victor Hugo, c’est celui d’un recueil de poèmes où il est écrit : « Tout homme sur la terre a deux faces. Le Bien et le Mal. Blâmer tout, c’est ne comprendre rien. Les âmes des humains, d’or et de plomb sont faites. »
Xavier Giannoli parvient avec ce film à comprendre et faire comprendre au spectateur ce que c’est que de sombrer dans l’abjection. Comment, parfois, si votre conscience ne se met pas en travers de la route, la facilité l’emporte sur la justice. Armé d’un solide bagage (la très érudite biographie Jean Luchaire : l’enfant perdu des années sombres par Cédric Meletta), les scénaristes tricotent une histoire de spirale et d’engrenage, dont les raisons sont limpides, mais pas honorables pour autant. « Comprendre, ce n’est pas excuser » : tout le film est parcouru par cette ligne de crête. Et c’est d’autant plus éprouvant, dans le temps long de la projection (trois heures quinze minutes) que nous, spectateurs, sommes enclins, oui, à comprendre malgré nous les agissements du père et de la fille. Et l’avocat général (interprété avec force par Philippe Torreton), vindicatif et implacable, remet nos idées en place, ne donnant aucune circonstance atténuante à ce patron de presse dévoyé. Ni l’amitié avec Otto, ni « l’époque », comme on dit de nos jours, ni l’ignorance de l’ignominie des camps et autres saloperies, ni la tuberculose qui le ronge, ni même l’amour aveugle pour sa fille. « Il a CHOISI de trahir, il a CHOISI l’or, la compromission ».