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SORDA

Comme le titre l’indique, Sorda est un récit de surdité. Bien plus, c’est un film saisissant et sensible sur la difficile articulation entre surdité, parentalité et, plus largement, la relation au monde avec les entendants.

 

Sorda pourrait relater l’histoire de tous les couples quand le premier enfant survient. Il y a l’émulation de la grossesse, les doutes, la naissance puis, avec l’entrée du petit dans la famille, les premiers conflits, les malentendus et naturellement le bonheur de la parentalité. Sauf qu’ici, il ne s’agit pas d’une parentalité ordinaire : Angela est privée d’audition depuis la naissance, partage sa vie avec Héctor qui s’efforce jour après jour de soutenir sa compagne et de lui rendre la vie plus facile avec les entendants. Et le film raconte, dans une langue d’une grande dignité, les ravages de l’éducation quand son enfant est entendant et que soi-même est sourd.

 

Les films sur le handicap sensoriel sont suffisamment rares pour saluer cette œuvre. La réalisatrice, Eva Libertad García, s’attaque à un sujet difficile qui risque à tout moment de basculer dans la démagogie et le mélodrame. Or, le long-métrage s’appuie au contraire sur un scénario d’une grande subtilité, qui montre, avec une rare intelligence, les interactions complexes entre les entendants et les malentendants, la surdité confinant souvent les personnes qui en sont porteuses à la solitude si elles ne sont pas insérées dans un réseau solide de personnes semblables. On comprend bien que l’enjeu de la cinéaste n’est surtout pas de défendre le communautarisme, mais on perçoit avec acuité combien l’isolement et l’incompréhension demeurent le risque principal des personnes sourdes.

 

La puissance du propos va jusqu’à mettre en scène et en son, si l’on peut dire, les effets de la perte d’audition dans le monde. L’effet n’est pas nouveau au cinéma, mais cette fois, la réalisatrice qui flirte avec le docu-fiction, montre ce qu’entendent les personnes malentendantes quand elles sont appareillées ou quand elles ont quitté leur dispositif auditif. La dimension du stigmate, de la honte, est décrite avec à la fois un véritable sens du romanesque et du réalisme. L’actrice principale, Miriam Garlo, excelle dans ce rôle d’amante puis de jeune mère qui doit apprendre à communiquer avec sa petite fille. La présence des parents, qui finissent par témoigner de leur propre expérience d’éducateurs quand leur enfant a été diagnostiquée sourde, renforce la subtilité du jeu des comédiens qui n’en rajoutent jamais dans le drame et le larmoyant. Bien au contraire, le film est digne, posé, sensible, et fait honneur à un handicap finalement peu connu dans ses conséquences sociales et ses manifestations.

 

Sorda a été présenté au Festival de Berlin en 2025 dans une relative indifférence. Pourtant, l’Espagnole Eva Libertad García réalise un coup de force dans cette intrusion sociale et sentimentale dans un couple entendant et malentendant. Le film force à la compréhension, l’empathie ? et conduit à penser qu’il serait d’utilité publique que chacun des enfants en âge de scolarité soient formé à la langue des signes.

(Laurent Cambon, Avoir à Lire, publié le 28/04/2026)

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