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CE QU’IL RESTE DE NOUS

Dans ce troisième long-métrage, l’actrice et réalisatrice américano-palestinienne Cherien Dabis revient sur près de 80 ans d’histoire de son pays, à travers une saga familiale qui court sur trois générations.

 

Après s’être concentrée pendant une décennie sur la réalisation de séries, comme Ozark ou The Sinner, Cherien Dabis revient au cinéma avec un troisième long-métrage ambitieux. Le film relate le destin d’une famille palestinienne sur trois générations, marquée par les drames traversés par ce peuple depuis la fondation d’Israël en 1948.

 

 

1948. Charif vit avec sa femme et ses quatre enfants à Jaffa, dans une belle maison entourée d’orangers. Erudit, il transmet à ses enfants, et surtout à Sélim, un petit garçon éveillé et curieux, son goût pour la poésie et pour les lettres. Quand l’armée israélienne commence à bombarder son quartier, il reste confiant. Les « armées arabes » viendront les sauver, il en est certain.

 

 

Mais chaque jour apporte plus de violence et de risques pour sa famille. Et les armées arabes tardent à venir les secourir. Charif organise le départ de sa femme et de ses enfants vers Naplouse, où ils sont accueillis par un oncle. Pendant ce temps, il tente de défendre sa maison et ses terres, mais il est arrêté par les soldats israéliens et forcé de travailler pour ce nouvel Etat qui lui a tout volé. Charif ne reverra jamais sa terre. Sélim, lui, après une vie de drames et d’humiliations, reverra sa maison près de 80 ans plus tard.

 

 

Intime et universel

Dans Amerrika, en 2009, la réalisatrice, née aux Etats-Unis d’un père palestinien et d’une mère jordanienne, racontait l’histoire d’une femme qui quitte les territoires occupés pour tenter une nouvelle vie avec son fils adolescent aux Etats-Unis, dans le contexte de la guerre en Irak. Dans May in the Summer, en 2013, Cherien Dabis creusait son sujet en faisant cette fois le récit de la vie d’une jeune Jordanienne chrétienne, installée à New York, qui s’apprête à épouser un musulman, contre la volonté de sa mère pratiquante.

 

 

Avec ce troisième long-métrage, la réalisatrice revient aux origines de son histoire, avec le récit, à travers la vie d’une famille, de ce que les Palestiniens ont eu à traverser depuis la fondation de l’Etat d’Israël. Spoliations des maisons et des terres, exode, arrachement, plongée dans le dénuement, humiliations, violences, privation de liberté.

 

 

En faisant le récit de cette histoire sur plusieurs décennies, le film montre les tragédies vécues à chaque étape, par chaque génération, en quatre dates : 1948, 1978, 1988, 2022. Pour le père, c’est un paradis perdu et un déracinement qui rongera son âme jusqu’à son dernier souffle. Pour son fils Sélim et sa femme, c’est vivre dans un territoire occupé, avec toutes les entraves qu’ils ont à subir dans leur vie quotidienne, les tracasseries administratives, les contrôles permanents, les humiliations, pour une communauté de citoyens privés de droits élémentaires (soins, éducation, etc.).

 

 

Enfin, il y a la dernière génération, celle de Noor et de ceux qui sont nés dans cet état de fait. Ils n’éprouvent pas la nostalgie d’un paradis perdu, mais la colère, cristallisée par la violence, et le spectacle de leurs parents et grands-parents maltraités.

 

 

« Votre humanité, c’est votre résistance »

Cherien Dabis raconte l’évènement, vécu dans son enfance, qui a été à l’origine de ce film. A l’âge de 8 ans, à l’occasion de son premier voyage en Palestine, sa famille a été retenue pendant douze heures à la frontière par des soldats israéliens. « Mon père leur avait tenu tête lorsqu’ils avaient ordonné que nous soyons tous fouillés à nu, y compris mes petites sœurs, âgées de 3 ans et 1 an. Les soldats lui avaient crié dessus. J’étais terrifiée à l’idée qu’ils puissent tuer mon père. Je me souviens très clairement du trajet en voiture à travers Jérusalem après cette épreuve, la tête passée par la fenêtre, en me disant : ‘C’est ça, être palestinien.’ Les gens ne nous aiment pas, alors ils nous traitent mal. »

 

 

S’il est politique, le film est aussi un spectacle qui emprunte aux codes des séries, avec un montage qui alterne des séquences hyper rythmées, immersives, et d’autres plus posées, avec des dialogues bien écrits, qui éclairent la narration. La réalisatrice joue les effets de répétition, qui marquent une forme de transmission entre les générations, de continuité dans la vie d’un peuple qui poursuit son chemin, malgré les obstacles et les drames.

 

 

Sans pathos, la réalisatrice dévoile une réalité rarement montrée en profondeur, avec la distance du temps et la mise en perspective des évènements. La guerre en arrière-plan (même si elle est omniprésente), Cherien Dabis se focalise sur le quotidien, sur le récit intime. Ainsi, le film propose un regard inédit sur cette histoire, loin des images d’actualité, des clichés, des récits nationaux et des discours de propagande des uns et des autres. « Je suis aussi une Américaine et je connais la façon dont les médias occidentaux nous déshumanisent. Je voulais que ce film puisse parler au public occidental et montrer notre humanité », souligne la réalisatrice.

 

 

« Votre humanité, c’est votre résistance », explique un imam pour répondre aux terribles interrogations de parents perdus, qui vont pourtant trouver la force de résister à la haine et à l’esprit de vengeance. Le film se referme sur cette note d’optimisme, de foi en l’humanité, salutaire.

(Laurence Houot, FranceInfo Culture, publié le 09/03/2026)

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