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SILENT FRIEND

Une œuvre majeure sur les rapports à la science et le lien avec la nature, d’une structure narrative à la fois élaborée et fluide, qui confirme l’importance du cinéma d’Ildikó Enyedi.

 

lldikó Enyedi est une réalisatrice hongroise dont les films, essentiels, mériteraient une plus large audience. Caméra d’or à au Festival de Cannes 1989 avec l’austère et ambitieux Mon XXe siècle, elle a trop peu tourné, préférant donner des conférences et poursuivre ses travaux universitaires. Pourtant, Corps et âmes (Ours d’or à la Berlinale 2017) et L’histoire de ma femme (compétition officielle Cannes 2021) sont de beaux objets de cinéma, même si ce dernier long métrage souffrait de boursouflures. La cinéaste, qui a toujours eu un intérêt pour les récits avec contexte historique et les analyses psychologiques, livre ici une merveille de réflexion et de subtilité narrative. Coproduction ayant impliqué l’Allemagne, la Hongrie, la France et la Chine, Silent Center propose trois dimensions temporelles. Les récits imbriqués ont pour décor commun un jardin botanique au centre duquel est planté un gingo biloba, arbre très ancien, également appelé « fossile vivant ». En 1908, Grete est une jeune femme passionnée par la botanique mais qui se heurte au sexisme d’un milieu universitaire peu enclin à l’accueillir. Dans les années 1970, Hannes est un étudiant timide et romantique, à contre-courant de ses pairs, et qui va s’éveiller à la nature à la suite de son premier émoi amoureux. De nos jours, Tony, un professeur asiatique, poursuit ses expérimentations avec conviction et passion.

 

Le film tente avec bonheur de concilier plusieurs axes, en insistant sur l’évolution des relations avec la science et la nature, tout évoquant les rapports de genre, le tout sans perdre le spectateur en cours de route, ni donner dans le pensum savant et moralisateur ou le produit culturel new age. lldikó Enyedi précise ainsi dans le dossier de presse : « Il y a aujourd’hui beaucoup de films qui cherchent à montrer combien nous sommes durs avec la nature, combien nous devons changer, ce que nous devrions faire. Je comprends cette urgence, mais je ne tenais pas à m’inscrire dans ce registre-là. Il ne s’agissait ni de donner des leçons, ni de formuler des injonctions. Encore moins d’adopter une posture du type : moi, je sais mieux que les autres comment il faudrait vivre. Ce qui me semblait important, c’était d’avoir une chance – même très mince – de donner un aperçu de ce que peut être l’existence d’un être aussi éloigné de nous qu’un arbre. J’imaginais un film sensuel, au sens le plus simple et le plus fort : un film qui ralentit notre appétit pour l’histoire, pour la tension, pour le drame, pour l’intrigue, et qui propose autre chose. Le cinéma peut aussi fonctionner ainsi. L’image et le son déclenchent des sensations qui ne passent pas nécessairement par le récit. »

 

Le pari est tenu et plusieurs séquences marqueront le public, dont cet oppressant passage qui voit Grete rester digne et sereine face à un jury d’examinateurs misogynes, rigides et de mauvaise foi. Pourtant, les autres personnages masculins ont souvent droit à la bienveillance de la réalisatrice, à commencer par Hannes, trop sensible et en manque d’intégration sociale, en décalage par rapport aux revendications post-soixante-huitardes de ses pairs, et qui trouvera dans le rapport aux plantes une manière de se ressourcer, comme cela avait été le cas de Grete, quelques décennies plus tôt. Moins directement axé sur la jeunesse (bien qu’on y voie Tony échanger avec ses étudiants), la partie actuelle est sans doute la plus belle visuellement, tout en proposant des pistes d’analyse sur la posture du scientifique face aux défis écologiques contemporains, avec quelques scènes à la frontière de l’onirisme. Il faut souligner par ailleurs le travail remarquable du directeur photo Gergely Pálos, en particulier pour le langage visuel distinct associé à chaque époque. Il n’est pas superflu d’insister également sur le jeu tout en nuances de Tony Leung Chiu-wai, qui effectue ici un beau retour, ainsi que la plus-value apportée par les jeunes interprètes lumineux que sont l’actrice suisse Luna Wedler (primée à la Mostra de Venise) et l’Autrichien Enzo Brumm. Il faut se laisser porter par ce film exigeant mais stimulant, qui restera sans doute dans les annales du cinéma, quelque part entre Mon oncle d’Amérique et Les moissons du ciel, tout en ayant sa singularité.

(Gérard Crespo, Bande à Part, publié le 05/04/2026)

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